La montagne russe que personne n'avait vue venir. Pour comprendre le marché du carton aujourd'hui, il faut remonter au cycle qui l'a précédé. La pandémie de 2020 avait provoqué une explosion de la demande en emballages e-commerce, livraisons alimentaires, stocks de sécurité des industriels qui avait fait grimper les prix des vieux papiers-cartons (VPC) à des niveaux historiquement élevés. Les centres de tri et les collecteurs étaient dans une position rarissime : leurs clients, les papeteries et recycleurs, se disputaient la matière.
Puis le retournement est venu, plus vite et plus violemment qu'anticipé.
La normalisation de la consommation post-covid, conjuguée à une contraction de la demande industrielle européenne et à une surcapacité de production de carton recyclé, a précipité les prix dans une chute vertigineuse. En moins de dix-huit mois, le carton est passé de matière précieuse à fardeau coûteux à stocker et à évacuer.
La remontée des prix : réelle, mais à ne pas surestimer.
À partir du second semestre 2023, les cours se sont progressivement redressés. La correction de l'offre certains papetiers avaient réduit leur production, d'autres arrêté temporairement des lignes et un léger regain de la demande industrielle ont permis un rebond. En 2024, le marché s'est établi entre 45 et 60 €/tonne pour du carton de bonne qualité, soit environ trois fois les niveaux du creux de 2023.
En 2025 et début 2026, les prix se consolident dans une fourchette de 55 à 80 €/tonne selon la qualité et la région, avec des pics ponctuels liés aux tensions sur l'offre en période hivernale. Ce niveau est honorable, mais il reste très inférieur aux standards 2021–2022 qui avaient conduit certains à bâtir des modèles économiques entiers sur la recette de valorisation.
Ce que 2023 a changé dans les comportements. La crise du carton n'a pas seulement impacté les chiffres elle a modifié les comportements des producteurs, des collecteurs et des contractants.
En auditant des entreprises industrielles depuis cette période, nous observons trois évolutions marquantes.
- Première évolution : la fin de la naïveté sur les recettes de valorisation. Beaucoup d'industriels intégraient jusqu'alors la recette carton dans leur budget déchets comme une variable fixe. Ce réflexe a disparu. La prise de conscience que les prix des matières secondaires sont volatils, et que cette volatilité peut être brutale, a conduit à une approche budgétaire plus conservatrice et plus réaliste.
- Deuxième évolution : la qualité du gisement. Pendant la période d'abondance de 2020–2021, les repreneurs acceptaient des gisements hétérogènes, légèrement humides ou contaminés. Depuis la crise, les critères se sont durcis. Seuls les flux propres, bien triés, exempts de contaminants (plastiques, métaux, humidité excessive) ont conservé une valeur marchande correcte. La qualité du tri à la source est devenue un levier économique direct.
- Troisième évolution : les contrats se sont adaptés, mais pas toujours dans le bon sens. La crise a conduit certains prestataires à réviser profondément leurs conditions contractuelles, en introduisant des clauses de révision de prix indexées sur des marchés, des garanties de qualité minimale sous peine de pénalités, ou des périodes d'engagement plus longues pour sécuriser leur approvisionnement.
Ces évolutions ne sont pas toutes défavorables aux producteurs, mais elles exigent une lecture contractuelle attentive.
Où en est-on et quels sont les facteurs à surveiller ?
En 2026, en France et en Europe le marché du carton est dans une phase de relative stabilité que nous dire "fragile".
Plusieurs facteurs de fond méritent l'attention des industriels dont le flux carton représente un volume significatif.
- Premier facteur de vigilance : la demande industrielle européenne. Le carton recyclé est très lié à la consommation de biens emballés. Un ralentissement économique marqué, notamment en Allemagne, premier consommateur européen peut rapidement réduire la demande des papeteries et faire chuter les prix à la collecte. Cette sensibilité macroéconomique ne disparaîtra pas.
- Deuxième facteur : les capacités de tri et de conditionnement. La valeur d'un flux carton dépend non seulement de sa qualité intrinsèque, mais aussi de la capacité du producteur à le présenter en balles correctement conditionnées. Les industriels disposant d'une presse à balles interne sont moins dépendants des conditions tarifaires imposées par les centres de regroupement et mieux placés en cas de tension sur le marché.
Troisième facteur : les importations de fibre vierge. La compétitivité du carton recyclé est en partie conditionnée par les cours de la fibre vierge (principalement nordique et nord-américaine). Des fluctuations importantes sur ce marché peuvent déstabiliser les équilibres de prix du carton secondaire européen de façon imprévisible.
Voici quelques exemples de nos recommandations dans le cadre d'une gestion optimisée du flux carton :
- Investir dans la qualité du tri à la source est le levier le plus immédiat et le plus durable.
- Éviter la dépendance à un seul prestataire ou à un seul débouché est une leçon directe de 2023.
- Réexaminer les clauses de prix de votre contrat de collecte carton.
Pour conclure, la crise de 2023 a été douloureuse pour de nombreux industriels. Mais elle a eu le mérite de clarifier une réalité que le cycle haussier avait masquée : les matières premières secondaires sont des marchés, avec tout ce que cela implique de volatilité, de risque et d'opportunité.
Les entreprises qui tirent le meilleur parti de leur flux carton en 2026 ne sont pas celles qui espèrent un retour aux prix de 2021. Ce sont celles qui ont pris le temps de comprendre leur gisement, de sécuriser leur qualité de tri, de structurer leurs relations contractuelles et qui abordent leur prestataire non plus comme un simple prestataire de service, mais comme un partenaire commercial avec qui la valeur peut se négocier.
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